Dossier paru dans l’Humanité le 16 octobre 2019

Emplois du temps infernaux, classes éclatées, évaluations déstabilisantes : les deux premiers mois de mise en œuvre de la réforme du bac mettent à rude épreuve enseignants et élèves, au moral comme au physique. Pour les uns comme pour les autres, l’avenir s’inscrit dans un halo d’inquiétude. Décryptage.

1. La classe : un collectif éparpillé façon puzzle
Christophe, professeur dans un grand lycée du Sud-Ouest, joue les comparaisons : « Pour la réunion parents-profs des secondes, on avait une dizaine d’enseignants. Pour celle des premières, comment faire avec 40 profs qui interviennent pour chaque classe ? » De fait, la disparition des filières et l’organisation autour d’un libre choix de trois spécialités en première, puis deux en terminale, ont eu définitivement raison du « groupe classe », ce noyau essentiel de l’éducation nationale nécessaire à la création de dynamiques autour de projets et d’apprentissages.
Faisons les comptes. Trois matières du tronc commun (français, histoire-géo et sport), normalement assurées par un seul enseignant ; les deux langues vivantes qui doivent se pratiquer par groupes de 20, ce qui, avec 30 à 35 élèves (voire plus) par classe, implique deux profs pour chaque langue ; un « enseignement scientifique », qui remplace à la fois les maths et les sciences, le tout avec des enseignants différents : nous dénombrons déjà neufs profs. Ajoutons les trois spécialités, dont certaines, composites (« histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques », « humanités, littérature et philosophie »…), impliquent au moins deux intervenants. Certains élèves, selon leurs choix, voient défiler en face d’eux une quinzaine, voire une vingtaine d’enseignants. Et comme, dans chaque classe, les choix de spécialités varient selon les élèves, les classes à 30 enseignants deviennent la règle. Le Snes-FSU pointe d’ailleurs un record : 50 profs ! Dans ces conditions, comment connaître tous les élèves et, surtout, assurer à chacun le suivi pédagogique auquel il a droit et dont les plus fragiles ont encore plus besoin ?
Dès lors, organiser le conseil de classe devient mission impossible. Ou alors, reprend Christophe, « certains profs seront là tous les soirs de 16 heures à 20 heures tout au long de la période des conseils », soit un mois à chaque trimestre. Des adaptations seront donc obligatoires, comme la présence des seuls profs du tronc commun (impliquant un lourd travail d’information et de coordination avec leurs collègues de spécialités), la réduction du nombre de conseils dans l’année (deux au lieu de trois), etc. Autre problème de taille : « Dès le conseil de classe du deuxième trimestre, en première, se joue un choix d’orientation capital pour l’avenir de l’élève, avec l’abandon d’une des trois spécialités. » Ainsi, les professeurs principaux pourront-ils assumer la mission de guider les choix d’orientation des élèves, qui leur incombe désormais, en plus du reste ?

2. Le quotidien des élèves : la course à l’échalote
Vous aimez les problèmes de maths ? Bienvenue dans le monde merveilleux de la réforme du lycée « à la carte », que vous ont mitonnée le chef Blanquer et sa brigade. Comment trouver 12 heures par semaine, des heures communes pour enseigner leurs trois spécialités, à raison de 4 heures chacune, à une bonne trentaine d’élèves qui peuvent provenir de quatre, cinq classes (ou plus) différentes ? Vous avez tout l’été pour résoudre l’équation, puisque c’est pendant les vacances que les proviseurs et (surtout) leurs adjoints ont dû constituer des emplois du temps. Si ceux-ci n’ont jamais été une sinécure, l’exercice a viré cette fois au casse-tête, niveau grand maître international. Sans surprise, les résultats ont été… très divers.
Principe devenu incontournable, il a fallu prioriser des créneaux pour ces spécialités. Moins difficile dans les lycées qui proposent le service minimum, soit sept spécialités. Carrément infernal dans les établissements qui offrent les douze spécialités. C’est le revers de la médaille pour ceux qui ont voulu jouer les bons élèves de la réforme et, surtout, éviter à leurs élèves de devoir changer de lycée pour aller suivre – sous réserve qu’on les y accepte – une spécialité inexistante. Les autres cours, ceux du tronc commun (français, histoire-géo, langues vivantes, sport et « enseignement scientifique »), qui représentent 16 heures au total, doivent être casés là où il reste du temps.
Résultat ? Des emplois du temps « à trous », comme on n’en avait encore jamais vu. Exemple : 2 heures de cours le matin, 2 heures de cours l’après-midi… mais rien entre les deux. Éric, parent d’élève dans l’Essonne : « Ceux qui habitent près du lycée peuvent rentrer chez eux. Ceux qui habitent dans les communes alentour, faute de transports en commun, vont au CDI ou traînent dans le centre commercial tout proche. »
Quittons les maths pour aborder la physique. Selon le principe des vases communicants, les journées n’étant pas extensibles, qui dit jours « à trous » dit aussi jours en surcharge, bien remplis de 8 heures du matin à 19 heures. Même des organismes jeunes et en pleine forme ont du mal à tenir le coup, surtout quand, en outre, ils n’ont plus le temps de manger. Nos confrères du Parisien ont ainsi recensé moult exemples d’élèves qui devaient choisir de sécher une heure de cours pour se restaurer, d’autres qui n’avaient que 25 minutes pour gober un sandwich – pas le temps de faire la queue au self – à l’extérieur du lycée car il est interdit de manger à l’intérieur ! Stress, fatigue, mauvaise qualité de vie et d’alimentation : sur ce plan, la réforme s’avère totalement indigeste.

3. Contrôle continu : ombres et brouillard
Sur le pont de la réforme, l’orchestre dirigé par Jean-Michel Blanquer joue sa partition sans faiblir et surtout sans (volonté de) voir l’iceberg qui approche. L’obstacle s’appelle « E3C », comme « épreuves communes de contrôle continu ». Dans le nouveau bac, le contrôle continu comptera pour 40 % de la note finale, dont 30 % pour ces nouvelles épreuves en trois séquences : janvier et juin en première, juin en terminale. Ainsi, en deux mois effectifs, les élèves devront composer sur l’histoire-géo et les deux langues vivantes (plus les maths en série technologique).
Le risque que font courir ces évaluations – préparées, organisées et corrigées localement – vis-à-vis du caractère national du diplôme est déjà bien identifié (voir l’Humanité du 10 octobre). Mais il n’est pas le seul problème posé aux élèves et aux enseignants. L’organisation de ces épreuves et leur rythmicité constituent en soi une difficulté. « On doit faire le programme sur 36 semaines, explique un prof de philo, mais on perd un grand nombre d’heures pour préparer ces évaluations. » La progression pédagogique elle-même devient un souci. « Les collègues de maths ou d’histoire-géo se disent que s’ils sont absents quinze jours d’ici à janvier, en formation ou pour maladie, leurs élèves seront en retard en janvier, ajoute-t-il. Cela met une pression terrible. Avec le contrôle terminal, on avait beaucoup moins de problèmes pour lisser la progression pédagogique sur toute une année. »
Mais notre interlocuteur voit poindre un autre danger. « Cela risque de niveler les évaluations par le bas, car, pour contourner ce problème, on n’évaluera plus sur la totalité du programme qui aurait dû être vu, mais seulement sur la partie commune. On dérivera ainsi vers un “bac maison”, selon les établissements. Et cela finira par se savoir et créer des différences entre les lycées. » De fait, la réforme prévoit que le caractère national et égalitaire du bac sera préservé avec la création d’une banque nationale de sujets (toujours pas disponible, selon nos informations, plus d’un mois après la rentrée). Mais tout comme l’organisation des épreuves, la correction sera bel et bien locale. Au Snes, on indique que les commissions académiques d’harmonisation œuvreront « uniquement sur des bases statistiques ». Autrement dit, pour faire coïncider les notes finales avec les résultats attendus par le ministère, afin de prouver le bien-fondé de sa réforme. Qui a dit que tout cela était mal préparé ? (article d’Olivier Chartrain)

Entretien avec Claire Guéville (Secrétaire nationale du Snes-FSU chargée des lycées) : « C’est un crash-test qu’on va faire passer à nos élèves ! »

Le Snes, principal syndicat du secondaire, juge la situation si grave, pour les élèves et les enseignants, qu’il demande le retour au contrôle terminal pour le bac cette année.

La réforme du bac améliore-t-elle ou, au contraire, dégrade-t-elle les conditions de travail des enseignants et des élèves ?
Claire Guéville : Sans conteste, cette réforme accentue le phénomène de fatigue et de perte de sens du métier. On ne peut plus suivre correctement les élèves dans un lycée où tout le monde bouge tout le temps. Le fait d’avoir toujours en ligne de mire des évaluations qui comptent pour le bac ajoute au stress. On a le sentiment de ne pas pouvoir accompagner véritablement les élèves, tout en devant les évaluer en permanence. En plus, on a des programmes qui sont infaisables, surtout dans un tel contexte. On affiche des programmes d’un niveau élevé, mais sans pouvoir les mettre en œuvre : c’est une autre injonction contradictoire.

Avez-vous le sentiment d’atteindre un point de rupture ?
Claire Guéville : Oui, car tout ce qui pouvait amortir le choc de ces tensions est en train d’exploser : le collectif de travail, la proximité avec les élèves, la représentation des personnels auprès de l’institution… Tout cela a un impact direct. Si on a un problème dans une classe, on ne sait plus à qui s’adresser. L’individualisation des parcours des élèves laisse tout le monde seul face aux difficultés, y compris les professeurs. On est dans l’insécurité. Or, en dépit de nos nombreuses alertes, le ministère n’a jamais voulu prendre en compte les risques psychosociaux liés à la mise en œuvre de cette réforme.

Vous demandez pour cette année l’annulation des épreuves de contrôle continu et le retour à un contrôle terminal. Est-ce réaliste ?
Claire Guéville : En tout cas, c’est raisonnable, à moins de vouloir mettre volontairement élèves et professeurs en difficulté. Mais le ministère ne travaille pas avec la raison en tête… Nos élèves ne sont pas prêts, l’institution n’est pas prête, des établissements n’ont toujours pas leurs manuels, la banque nationale de sujets pour les épreuves de contrôle continu n’est pas prête et ne garantira aucunement un traitement égal de tous les candidats, on ne sait pas où placer le curseur pour évaluer nos élèves… À deux mois des premières épreuves, rien n’est prêt, c’est le n’importe quoi total. C’est un crash-test qu’on va faire passer à nos élèves ! D’ailleurs, le comité de suivi qui a été mis en place est sur cette base : on nous dit qu’on va regarder ce qui se passe cette année et qu’on ajustera l’an prochain.
(Entretien réalisé par Olivier Chartrain)

Témoignages d’enseignants
« Combien de temps vais-je supporter de voir saboter mon savoir-faire ? » - Laure, professeure de français
« Trois semaines après la rentrée, déjà, le burnout s’annonce. Le jeudi est devenu mon jour de grande fatigue, de détresse même. En fin d’après-midi, je suis épuisée. Je sors de deux heures de cours avec une classe de seconde surchargée – 36 adolescents en pleine effervescence, tellement vivants et survoltés d’être entassés dans une classe où nous sommes serrés comme des sardines. Il m’a fallu trois semaines pour avoir suffisamment de tables et de chaises pour chacun. Et nous voilà, 37 donc, puisque l’adulte que je suis est un être humain aussi, enfermés pendant deux heures. Trois fenêtres sur cinq sont condamnées ; les deux qui restent s’ouvrent de 20 centimètres par le haut. Nous avons chaud, nous respirons mal. Lors du premier cours, une jeune fille a fait un malaise et demandé à sortir.
Maintenir le calme et l’attention, cinq minutes d’affilée, me demande une telle énergie que je finis les deux heures exténuée, incapable de prononcer une phrase en entier. (…) À 36, l’agitation, le bruit, les multiples prises de parole spontanées de tous ces jeunes gens sursollicitent l’enseignante que je suis, par ailleurs chargée de leur apprendre à commenter les œuvres de Maupassant et Stendhal. Le découragement me submerge. Combien de temps vais-je tenir à faire de l’élevage en batterie quand j’aimerais partager mon amour des livres avec des jeunes gens que je sais curieux et gourmands ? Combien de temps vais-je supporter de voir sabotés mon savoir-faire, mon métier de professeure passionnée de pédagogie ? Les élèves à qui j’ai demandé leur point de vue sur les classes à 36 ont évoqué, certes, le plaisir des interactions multiples, mais aussi la grande fatigue à la fin des cours, l’impossibilité de se concentrer et la conscience que nous, les professeurs, nous ne pourrons pas les aider. »

Je passe au copieur en noir et blanc, en panne… Liliane, professeur en filière technologique
« J’adore mon métier ! Je suis sur l’établissement dès 7 h 30 le matin, j’ai bu mon thé, je suis venue en vélo sans souci : pas de circulation ! Un bonjour aux collègues ! Je vais imprimer. Message : “Veuillez appeler un technicien…” Pas grave, je connais une astuce pour tromper la machine ! Mon code ne fonctionne pas ce matin… Pas grave, un collègue me passe le sien ! Le copieur ne lit pas ma clé ce matin… Pas grave, je passe au copieur en noir et blanc, en panne… Pas grave, je passe sur l’autre copieur, mince tous les collègues font comme moi… Je n’ai plus le temps d’attendre… Pas grave, je projetterai le document, je ferai les photocopies plus tard. Je n’avais qu’à anticiper ! 7 h 55, j’ouvre ma salle, allume l’ordinateur pour anticiper sur la connexion. Le réseau patine encore ce matin ! Aucune connexion possible… Pas grave, il faut savoir être réactif… Je pourrais mimer mon contenu de cours, faire jouer mes qualités d’oratrice, mais il va être compliqué de tenir la séance basée sur un extrait documentaire. Bon… Faisant fi de tout règlement, je demande aux élèves qui a un ordinateur ? Qui a un partage de connexion (tous) ? Je récupère mon extrait vidéo ! et c’est tenant l’ordinateur à bout de bras, sur l’écran d’un portable, que je montre mon document à un auditoire hilare… Ce n’est tellement pas exceptionnel que ça ne me fait plus rire. Pas grave, j’ai honte. »

Pas le temps de discuter avec l’élève qui ne va pas bien… Louise, professeure de mathématiques
« Ça sonne. Les cours commencent… Classes à 36 en seconde, réforme du lycée, nouveaux programmes, nouvelles formes d’évaluation, nouveaux enseignements sans personnel formé pour les transmettre, postes non pourvus… L’école de la confiance est déjà bien fissurée mais le temps nous manque pour les réparations. On tient juste les murs pour éviter que tout s’effondre ! Dans les couloirs, la salle des professeurs, devant la machine à café… qui croise-t-on ? Des collègues trop souvent pressés, stressés, fatigués. Et on entend comme une ritournelle : “Je suis désolé, je n’ai pas eu le temps.” Pas eu le temps de lire mes mails et de te répondre, pas eu le temps de discuter avec l’élève qui ne va pas bien, pas eu le temps de prendre des nouvelles du collègue en arrêt, pas eu le temps de remplir Pronote, pas eu le temps de saluer la femme de ménage, pas eu le temps de préparer la réunion d’équipe prévue à 13 heures sur le temps dit de pause, pas eu le temps de souffler… Je suis désolée et tellement fatiguée de toujours devoir courir après ce temps qu’on n’a plus !
Sentiment de culpabilité, impression qu’on n’est pas au top, pas assez performants ou innovants pour répondre à toutes ces injonctions qui nous tombent dessus. Injonctions permanentes, paradoxales, management par le stress, mise en concurrence de tous contre tous, perte de sens, burn-out, souffrance au travail… Il aura fallu la lettre rendue publique d’une directrice qui s’est suicidée dans son école pour que le silence se brise… un peu. Et qu’on décide de prendre le temps de renouer quelques liens entre nous. Enfin ! »

« Incapacité physique de sortir de ma classe » - Malo, professeur en filière professionnelle
« Nous vivons une violence institutionnelle qui me fait mal à mon lycée pro. Il y a peu, une de nos filières professionnelles a dû migrer vers un autre établissement de la ville. Les sept collègues concernés – dont cinq mutés d’office –, les 72 élèves et leurs familles ont tous été traités sans considération, ni respect. Pendant des mois, il n’y a pas eu la moindre réunion d’information… Un autre fois, un de nos projets prometteurs, expérimenté durant des années avec nos classes de 3 e prépa-professionnelle et de CAP, a été sacrifié sur l’autel d’une gestion administrative et tatillonne. Nous avons été obligés de l’abandonner, en dépit de l’investissement des équipes et des progrès obtenus. Insupportable.
Mon corps a d’ailleurs répondu par l’incapacité physique de sortir de ma classe alors que je devais aller dans les bureaux de l’administration quémander un emploi du temps adapté aux élèves en difficulté, quelques euros et un ticket de métro pour organiser une sortie… Tous les jours, nous tentons d’ouvrir les élèves à la culture, à l’entreprise, à la diversité, pour former des citoyens curieux et responsables. Mais j’avoue que les revirements, l’absence d’une procédure clairement établie, les abus d’autorité font resurgir ces jours-ci l’eczéma entre mes doigts… »

« Six semaines après la rentrée, je ne connais toujours pas tous mes élèves ! » - Laure, professeure de lettres modernes
« “Spécialité humanités-littérature-philosophie”. Dit comme ça, ça fait assez chic. Sauf que, lors de la répartition des cours, personne ne voulait prendre en charge cet enseignement. Je me suis dévouée et mon mois d’août a été l’occasion d’une plongée dans un univers assez étranger à la professeure de lettres modernes que je suis : les écrits d’Aristote, Cicéron, Quintilien et autres spécialistes de rhétorique antique. (…) Cette spécialité nous fait perdre toute idée de ce que nous sommes censés enseigner et donc de ce que nous sommes dans l’institution éducation nationale : qu’enseignons-nous désormais ? La philosophie ? L’histoire des idées ? Puis-je m’improviser enseignante de philosophie ? La distinction entre philosophie et littérature est-elle devenue subitement caduque, en un claquement de doigts de Jean-Michel Blanquer ? (…) Bref, un collègue de philosophie et moi-même nous retrouvons à nous partager quatre heures d’enseignement. Nous naviguons à vue, sans aucune information sur la mise en œuvre du programme ou les épreuves auxquelles nous devons préparer nos élèves.
Mais le pire n’est pas là : nous voilà donc chaque semaine avec 34 élèves issus de 5 classes de première. Les élèves ne savent jamais avec lequel d’entre nous ils ont cours, ils ne se connaissent pas entre eux, la classe est instable : 6 semaines après le début des cours, la liste des élèves n’est toujours pas fixée. Leurs noms sur le logiciel pour faire l’appel changent tout le temps. Des élèves partent puis réapparaissent, ont manqué deux semaines de cours. Mais tant pis. Les professeurs principaux ne sont pas au courant. Une élève est allée tester plusieurs spécialités sans que personne ne s’en aperçoive. De fait, l’appartenance à un groupe classe s’est dissoute dans la réforme du lycée. Pour les préparer aux études universitaires, paraît-il. Mais quelles études feront des jeunes de 16 ans qui n’ont pas l’occasion de se poser dans un cadre stable pour apprendre ? Les premières évaluations en classe ont eu lieu, elles comptent pour le bac. Autant dire que les élèves perdus dans les couloirs n’ont rien appris. Et moi, 6 semaines après la rentrée, je ne les connais toujours pas tous, c’est la première fois que cela m’arrive. Volatilisé, le lien de confiance qui se tisse au fil des semaines entre un enseignant et une classe… Lorsque arrive le moment du bilan de mi-trimestre, eh bien, comme il n’y a plus de classe, il n’y a plus de bilan ! Et dire, qu’on appelle ça : “humanités”… »

« Je vois un psy pour tenir le coup » - Georges, professeur d’histoire-géographie
« Comment gérer les besoins de chacun quand on doit s’occuper de 36 élèves en même temps ? Comment rester bienveillant avec chacun quand vous devez vous imposer au groupe ? Ces questions sont cruciales dans l’école française d’aujourd’hui, fille de la démocratisation scolaire voulue pour le meilleur de notre pays, mais orpheline des moyens nécessaires à sa mise en œuvre, notamment sur les terrains les plus fragiles. Dans ce cas, je ne sais plus être bienveillant avec mon groupe classe… ça me mine, ça m’obsède même parfois… Je vais mal, je me tourne vers un psychologue pour tenir le coup… J’ai 40 ans et c’est la première fois de ma vie que j’ai besoin d’une aide psychologique.
Alors je m’interroge… Devoir gérer ces groupes trop nombreux, trop disparates, en respectant l’objectif qui m’anime d’amener chaque individu vers le meilleur de lui-même, est-ce possible dans ces conditions ? Mon environnement de travail est-il bienveillant avec moi ? Après tout, si l’école était vraiment bienveillante, elle devrait l’être envers ses personnels ! J’ai consacré 180 heures sur mes temps personnels à de la formation continue pendant les deux dernières années de ma carrière. Je m’investis dans des projets d’égalité des chances et de rencontres européennes. Mais quand puis-je encore m’occuper de chaque individu qui constitue mes classes ? Je ne sais plus quel est mon objectif. Mais je sens que ces injonctions multiples, souvent aussi paradoxales, m’ont décentré de mon objectif principal : faire progresser chaque élève vers le meilleur.
Il faut venir devant une classe pour imaginer la difficulté de l’enseignant qui veille chaque élève, tente de comprendre le parcours de chacun, ses difficultés et ses atouts, alors qu’il fait face à un groupe classe. Tant que les autorités ne reconnaîtront pas la nécessité d’user de bienveillance pour s’adresser à nous, dont la bienveillance est le cœur de métier, nous ne trouverons pas le chemin de la réussite. »
(Témoignages recueillis par Olivier Chartrain et Laurent Mouloud)